Avignon Off – Quand le rêve s’essouffle

Derrière la magie d’Avignon, c’est tout un modèle économique et culturel qui semble aujourd’hui montrer ses limites.


Déjà 14 représentations. Léon le libraire peaufine son jeu, qui était déjà prometteur. C’est aussi à cela que sert le Festival d’Avignon : un spectacle évolue au fil des jours, s’affine, prend de l’ampleur. Les spectateurs sortent avec des paillettes dans les yeux et nous disent combien la beauté du texte et son interprétation les ont touchés.

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Mais la fatigue commence à se faire sentir dans les compagnies. Le festival est un marathon, et cette édition, écrasée par les fortes chaleurs, a encore davantage éprouvé les artistes comme le public. Pourtant, il faut tenir une semaine de plus. Commence alors cette lente descente : les salles se vident progressivement, les spectateurs se font plus rares et l’heure des premiers bilans approche.

Cette année marque les 60 ans du Festival Off. Pourtant, le système semble s’essouffler. Plus de 1 800 spectacles sont à l’affiche. Les spectateurs réservent souvent leur programme avant même d’arriver à Avignon. Les annonces de « théâtres complets » se multiplient, tandis que d’autres spectacles cherchent encore leur public.

Quelque chose s’est perdu.

Les habitués nous racontent combien ils aimaient se laisser surprendre : un tracteur qui présente son spectacle avec une telle sincérité qu’il donne envie d’y aller, un bouche-à-oreille qui circule de queue en queue, de table en table. Se laisser porter par les rencontres, par le hasard. Malheureusement, ce n’est plus ainsi que fonctionne la majorité des festivaliers.

Le festival devient peu à peu le reflet d’une société qui refuse l’imprévu. Tout doit être prévu, organisé, planifié pour éviter la surprise. Il faut faire les « bons » choix, optimiser son temps, ne rien rater. Une logique de compétition s’installe jusque dans la culture. Pourtant, la culture n’est pas cela. Elle est même tout le contraire.

Pendant ce temps, les nuages s’amoncellent au-dessus du secteur culturel. Déjà parent pauvre des budgets publics, il subit aujourd’hui de nouvelles annonces de coupes, notamment dans les scènes nationales. La goutte de trop. Des manifestations et des grèves se préparent. Mais on nous dira, à l’image de notre présidente de région, Christelle Morançais, que les artistes savent s’adapter. Oui, les artistes savent s’adapter. Mais lorsqu’une corde est tendue depuis trop longtemps et qu’elle commence à s’effilocher, vient toujours le moment où elle rompt.

Savez-vous que, dans le Festival Off, les compagnies paient pour presque tout ? Et que la plupart d’entre elles, y compris celles qui jouent dans les théâtres les plus courus, ne gagneront pas d’argent, en perdront assurément ? Elles viennent avec l’espoir d’être repérées par des programmateurs. Mais ces derniers, eux aussi confrontés à des budgets toujours plus réduits, diminuent la voilure. Combien de compagnies sortiront réellement du lot ? Combien déposeront le bilan dans l’année qui vient ?

Comble de l’ironie :

si certaines peuvent encore acheter un créneau pour jouer dans le Off, c’est grâce aux aides publiques… qui finissent elles-mêmes par alimenter les recettes des propriétaires privés des salles.

Alors une question s’impose : combien de temps le Festival Off pourra-t-il perdurer sous cette forme ? N’est-on pas en train d’arriver au bout d’un modèle qui s’est progressivement construit sur l’exploitation des compagnies elles-mêmes ? Elles paient pour figurer dans le programme, paient une commission obligatoire sur leur billetterie Ticket’Off, paient toujours davantage pour simplement avoir le droit d’exister.

Le monstre dévore peu à peu ceux qui le font vivre.


10 réponses à « Avignon Off – Quand le rêve s’essouffle »

  1. Avatar de Chantal Givaudan
    Chantal Givaudan

    Je rejoins complètement l’analyse ci-dessus. Et en déplorant la perte de l’esprit Off, je reconnais avoir réservé la majorité des spectacles via le net et dès l’ouverture de la billetterie. Pourquoi ? Parce que les spectacles en vue sont pris d’assaut et que je ne souhaite pas remplir ma semaine (environ 20 pièces) avec, uniquement des découvertes. Depuis près de 15 ans que je fréquente le festival, j’ai mes repères et références. Mais, voilà, je ne suis pas la seule !

    1. Avatar de @Fabrique2026

      Tant que les spectateurs pensent à regarder vers les « petits » théâtres, ça marche aussi. Mais ceux-ci ont-ils une billetterie ouverte en amont des « poids lourds » ?…

    2. Avatar de Trémiseau
      Trémiseau

      Une réflexion largement fondée.
      Mais « seulement » largement.

      « La logique de compétition ? »
      Sans jouer sur les mots, je n’adhère absolument pas à votre expression.
      Mais si on désire voir un spectacle, comment ne pas en prendre l’assurance en réservant ses places dès que possible.

      Celles et ceux qui remplissent leurs horaires de certitudes perdent pourtant l’essentiel de « l’esprit Avignon ».
      Le plaisir de réagir à la présentation des tracteurs, d’assister à un spectacle imprévus.

      Chacun.e vit Avignon à sa façon mais il importe de faire une place aux certitudes… et de garder une place pour les surprises, les belles rencontres, les échos du bouche-à-oreille.

      Quant aux coupures dans la Culture, public, organisateurs, comédiens, travailleurs du spectacle, ont la même révolte en eux. Certes pour d’autres raisons mais on ne peut laisser tuer la culture en fermant les yeux sur cette tragédie.
      Parce que, oui, c’est une tragédie !

  2. Avatar de Patrice CHARTIER-CROUZET
    Patrice CHARTIER-CROUZET

    J’adhère et, d’autant que je le vis moi-même avec ma compagnie, subis ce qui est décrit dans l’article. Le modèle est en train de péter ou plutôt de « s’auto-engloutir » !
    Il y aurait tellement à dire, y compris sur la présence des block-busters ou des spectacles à succès qui reviennent depuis plusieurs années ou déjà à l’affiche dans des grandes villes vs l’esprit originel pronait par J. Vilar.
    Quid de la place laissée aux créations et aux petites compagnies. Alors certes et heureusement il y a encore de belles histoires et de belles surprises qui s’écrivent ou naissent. Mais, au risque d’être chiant aahaah, en prenant juste le temps de se livrer à un tout petit calcul, empirique, quelle est la situation ? Si on considère que la jauge moyenne est de 80 places ( je me trompe peut-être, est-ce plus, est-ce moins ? ) et que sur un créneau horaire moyen d’une heure on retrouve plus ou moins 150 spectacles (1800/12) , l’offre est donc de +ou- 12000 tickets dispos à la vente toutes les heures, donc 12000 festivaliers !! … Quand, en plus, la fréquentation est faible le modèle ne tient pas ou en tout cas ne peut plus tenir debout. Le gâteau est bcp trop gros, Le déséquilibre offre-demande est totalement dramatique pour les « petits » qui ne peuvent espérer que de très rares miettes…

    1. Avatar de @Fabrique2026

      Tout à fait juste Patricia. Dans notre cas, nous songeons – peut-être naïvement – à créer un petit catalogue l’an prochain pour distinguer quelques créations originales d’auteurs non connus mais néanmoins talentueux pour montrer que l’esprit « Jean Vilar » existe et résiste encore. Si vous voulez en savoir plus, contactez-nous :).

      1. Avatar de Le goff
        Le goff

        Ouiiiiiii ! Bravoooo ! C.est ce qu.il faut faire pour bien distinguer les créations, les petites compagnies talentueuses des mastodontes parisiens qui n’ont rien à faire à Avignon et qui, dans des salles de parfois 600 places absorbent et engloutissent en une seule lampée une grande partie du public.

  3. Avatar de Joel Chaptal
    Joel Chaptal

    Complėtement d’accord avec votre analyse..ce n est plus ce que c était..je le pratique depuis très longtemps..tout a changé..c est vrai que surtout depuis la COVID peu de personnes ne parlent dans les files d attente..sont happés par leur téléphone du coup le bouche oreille n existe pratiquement plus
    Qu el dommage
    Du coup cela a moins de saveur.

  4. Avatar de Colette Becar
    Colette Becar

    Je suis Marseillaise. J’habite à la Ciotat ou je suis responsable de la programmation d’un petit théâtre.
    Je viens à Avignon depuis des années et maintenant surtout pour valider certains spectacles. Je fais partie de ces personnes qui ont, comme avant, du mail à réserver à l’avance! J’adore déambuler dans les rues et être abordée par les acteurs et leurs flyers. Sur cinq jours d’assiduité, 80% de mes choix se sont faits par des conseils, des explications et du bouche à oreille! Les acteurs sont là pour vous expliquer et vous motiver. Merci pour leur enthousiasme malgré leur fatigue.

    1. Avatar de @Fabrique2026

      Il est vrai que c’est fatiguant de tracter, mais cela nous permet aussi de discuter et de rencontrer des personnes sympathiques, encourageantes et parfois même débouche sur de bons contacts professionnels. Dans notre cas, notre palette de propositions, au-delà du spectacle que nous présentons, nous permet d’être gagnants :).

  5. Avatar de Isabelle Boiché
    Isabelle Boiché

    « Une société qui refuse l’imprévu »? Il y a 15 ans nous pouvions « réserver » puis changer d’avis en fonction du bouche à oreille et appeler le service de réservation pour annuler. Ces dernières années de plus en plus rares sont les compagnies qui acceptent le principe de « réservations » : il faut acheter sa place dès la réservation. Mécaniquement l’imprévu perd sa place.

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